Le traitement antireflet des jumelles : ce qu'il change à l'image

Chaque surface air-verre non traitée renvoie environ quatre pour cent de la lumière qui la traverse. Dans une paire de jumelles à prismes en toit, le trajet optique comprend couramment entre dix et quatorze surfaces de ce type : lentilles d’objectif, prismes, oculaires. Si aucune d’elles ne reçoit de traitement antireflet, les pertes cumulées peuvent absorber plus de la moitié du flux lumineux incident avant qu’il n’atteigne la rétine.
Le mécanisme en jeu
Le principe repose sur l’interférence destructive. En déposant sur le verre une couche mince d’un matériau dont l’indice de réfraction est intermédiaire entre celui de l’air et celui du verre, on crée une réflexion secondaire qui interfère avec la réflexion primaire à la surface du verre. Lorsque l’épaisseur de la couche correspond au quart de la longueur d’onde visée, les deux ondes réfléchies se trouvent en opposition de phase et s’annulent partiellement, ce qui accroît la proportion de lumière effectivement transmise.
Une couche unique ne peut optimiser cette annulation que pour une seule longueur d’onde, en général le vert-jaune, autour de 550 nanomètres, là où l’œil humain est le plus sensible. C’est la raison pour laquelle les optiques traitées en simple couche présentent souvent un reflet résiduel bleuté ou magenta.
Le traitement multicouche répond à cette limite en empilant plusieurs couches d’indices de réfraction différents. La réflexion résiduelle par surface tombe alors sous 0,5 %, voire sous 0,2 % dans les réalisations les plus abouties. Cette performance se maintient sur l’ensemble du spectre visible.
Vocabulaire commercial et réalité optique
Les fabricants utilisent quatre niveaux de désignation, dont la signification précise mérite d’être clarifiée.
Le terme « coated » (traité) désigne le niveau de traitement le plus élémentaire.
Le niveau « fully coated » (entièrement traité) indique une couverture plus large des surfaces optiques, sans pour autant recourir à un empilement multicouche.
« Multi-coated » (traitement multicouche) signale un empilement de plusieurs couches sur au moins une surface, souvent les faces externes de l’objectif et de l’oculaire, les surfaces internes pouvant n’avoir reçu qu’une couche unique. Cette appellation est celle qui prête le plus à confusion : le nombre de surfaces effectivement traitées en multicouche varie d’un fabricant à l’autre, et les fiches techniques ne le précisent pas toujours.
« Fully multi-coated » (traitement multicouche intégral) signifie que toutes les surfaces air-verre ont reçu un traitement multicouche. Les surfaces internes (celles des prismes et des lentilles intermédiaires) contribuent significativement aux pertes par réflexion et à la diffusion de lumière parasite à l’intérieur du tube, ce qui explique l’importance de ce niveau de traitement.
Ce que l’on observe concrètement
Le gain de transmission se traduit d’abord par une image plus lumineuse en conditions de faible éclairage. On considère généralement qu’à l’aube, lorsque l’on cherche à distinguer les couvertures d’un pouillot posé dans un buisson encore sombre, la quantité de lumière qui parvient à l’œil fait la différence entre une silhouette indistincte et un oiseau dont on perçoit les nuances de vert olive et de jaune soufré. Mais la luminosité brute n’est qu’une partie du bénéfice.
Le contraste dépend autant de la lumière qui atteint l’image que de celle qui ne devrait pas y parvenir. Chaque réflexion parasite (un rayon renvoyé par une surface interne, puis de nouveau réfléchi par une autre) ajoute un voile diffus qui réduit la différence entre les zones claires et les zones sombres de l’image. Il est d’usage de considérer qu’en observation de rapaces en vol contre un ciel lumineux, ce voile atténue la lisibilité des barres alaires et des dessins ventraux, précisément les critères sur lesquels repose la détermination à distance. Un traitement multicouche intégral réduit ces réflexions internes à un niveau où le contraste perçu progresse de manière notable, même en plein jour.
Les reflets parasites proprement dits (ces images fantômes verdâtres ou violacées qui apparaissent lorsqu’une source lumineuse intense se trouve dans le champ ou à sa périphérie) résultent de réflexions multiples entre les surfaces internes du trajet optique. Un traitement multicouche intégral ne les supprime pas entièrement, mais les atténue de manière significative.
Les fabricants et leurs approches
Les grands opticiens européens et japonais ont chacun développé des formulations propriétaires dont les appellations commerciales varient, mais dont les principes convergent.
Chaque fabricant haut de gamme désigne son traitement sous une appellation commerciale propre. Cela complique les comparaisons directes.
Du côté japonais, Kowa, dont les longues-vues jouissent d’une réputation solide auprès des observateurs européens, constitue une référence fréquemment citée.
La hiérarchie tarifaire entre ces fabricants reflète de nombreux paramètres : le polissage des lentilles, la qualité des verres employés, la précision mécanique du barillet, entre autres.
Évaluer le traitement sur le terrain
Quelques observations simples permettent cependant d’estimer la qualité relative du traitement d’une paire de jumelles.
La sagesse commune veut que l’on commence par examiner les reflets sur la lentille frontale de l’objectif. En tenant les jumelles à bout de bras sous un éclairage diffus (un ciel couvert convient bien), on observe l’intensité du reflet sur la surface externe. Un traitement multicouche de bonne facture produit un reflet très discret. La même observation peut être répétée en regardant à travers les jumelles par l’objectif, de manière à voir les reflets des surfaces internes.
La recommandation habituelle est de comparer deux instruments côte à côte en conditions exigeantes. On pointe les deux paires vers un même sujet placé à contre-jour, par exemple un arbre au feuillage dense devant un ciel clair, et l’on observe la différence de contraste dans les zones d’ombre du feuillage.
L’usage veut que l’on vérifie également le comportement face à une source lumineuse hors champ. En orientant les jumelles de sorte que le soleil se trouve juste en dehors du champ de vision, on peut apprécier l’apparition éventuelle de reflets parasites, de halos ou d’une perte générale de contraste.
L’interaction avec le verre ED
Le verre à dispersion extra-basse (ED) et le traitement antireflet agissent sur des défauts différents de l’image, mais leurs effets se renforcent mutuellement. L’aberration chromatique (cette frange colorée, souvent violette, qui apparaît aux transitions de contraste fort) naît de la dispersion du verre, c’est-à-dire du fait que les différentes longueurs d’onde ne sont pas réfractées exactement au même angle. Le verre ED, grâce à une courbe de dispersion plus plate, réduit cet écart.
Le traitement antireflet agit quant à lui sur les réflexions parasites. Les deux corrections gagnent donc à être associées, puisqu’elles s’attaquent à des sources distinctes de dégradation chromatique.
Le traitement de phase des prismes en toit
Les prismes en toit présentent une particularité liée à la cohérence de phase du faisceau lumineux. Un décalage de phase entre les deux moitiés du faisceau peut dégrader la résolution et le contraste si rien ne le corrige.
Le traitement de phase, ou traitement P, consiste à déposer sur la face du prisme concernée une couche diélectrique qui rétablit la cohérence de phase entre les deux chemins optiques. Son effet est distinct de celui du traitement antireflet : le traitement antireflet améliore la transmission et réduit les reflets parasites, tandis que le traitement de phase agit sur la netteté de l’image. Les deux sont complémentaires. Leur absence respective se manifeste différemment : sans traitement de phase, l’image paraît légèrement floue ou « molle » même au centre du champ.
Sur les prismes en toit, une troisième couche intervient parfois : le revêtement réfléchissant à haute réflectivité, souvent en argent ou en couches diélectriques multiples. Ce revêtement influe directement sur la transmission. Un miroir diélectrique peut atteindre une réflectivité supérieure à 99 %, contre environ 95 % pour l’argent.
Les prismes de type Abbe-König évitent cette source de perte, ce qui simplifie la chaîne optique.
Le rapport entre traitement et prix
La question de savoir si l’écart de prix entre un instrument « multi-coated » et un instrument « fully multi-coated » se justifie appelle une réponse nuancée qui dépend des conditions d’usage. Pour une observation exclusivement diurne, en pleine lumière, sur des oiseaux proches et bien éclairés, la différence perceptible reste modeste.
Dans la gamme de prix qui concerne la plupart des observateurs engagés, le niveau de traitement des surfaces optiques mérite une attention particulière lors du choix d’un instrument.
Il est d’usage de concentrer la comparaison entre deux instruments proches en prix sur les conditions les plus exigeantes que l’on rencontre régulièrement, comme la lecture des rémiges d’un busard lointain sous un ciel couvert. C’est dans ces moments que le traitement optique cesse d’être une donnée abstraite de la fiche technique pour devenir un paramètre tangible de l’observation.
Sources
Spécifications et références utilisées pour cet article.
- Traitement antirefletfr.wikipedia.org
- Aberration chromatiquefr.wikipedia.org