Jumelles d'occasion : évaluer l'état optique avant d'acheter

Le marché de l’occasion place régulièrement des instruments de très haut niveau à des tarifs qui, neufs, dépasseraient le budget de la plupart des observateurs. L’expérience partagée par la communauté ornithologique montre toutefois qu’entre un instrument sain et un instrument dont l’alignement a souffert d’un choc ou dont les traitements se dégradent, la différence est parfois invisible sur une photo d’annonce. Évaluer l’état réel d’une paire avant de conclure l’achat suppose de connaître les défauts possibles et de disposer de quelques tests praticables sans outillage.
Les défauts que l’on rencontre sur des jumelles usagées
Quatre catégories de dégradation reviennent avec une fréquence suffisante pour qu’on les cherche systématiquement.
La décollimation mérite une attention particulière lors de tout achat d’occasion. Une décollimation légère engendre une fatigue oculaire qui s’installe insidieusement après vingt ou trente minutes d’utilisation. Une décollimation plus marquée provoque une image dédoublée ou un inconfort immédiat.
Les champignons optiques constituent le deuxième défaut classique. Leur présence se manifeste par des filaments visibles sur les surfaces optiques, parfois à peine perceptibles sans un éclairage adapté.
Le décollement de traitement peut résulter d’un nettoyage agressif répété avec des solvants inadaptés.
Le jeu mécanique se traduit par divers symptômes perceptibles à la manipulation. Ces défauts sont souvent réparables, mais leur présence alerte sur l’histoire de l’instrument.
Évaluer l’état optique sans matériel spécialisé
Trois tests, praticables lors d’un rendez-vous avec un vendeur ou dans les minutes qui suivent la réception d’un colis, permettent de repérer la majorité des défauts significatifs.
Le test sur une étoile brillante sert à détecter une décollimation. Il suppose un ciel dégagé et une étoile visible à l’œil nu — Véga ou Arcturus, par exemple. On met au point sur l’étoile, puis on éloigne lentement les jumelles du visage de quelques centimètres, de manière à voir les deux cercles de lumière projetés par les oculaires. Si les axes optiques sont correctement alignés, les deux disques lumineux restent symétriques et centrés dans leurs cercles oculaires respectifs. Un décalage visible entre les deux points lumineux trahit une décollimation. Mieux vaut répéter le test sur deux ou trois étoiles situées dans des directions différentes, car certaines décollimations ne se manifestent que sur un axe.
Le test sur une arête rectiligne constitue une alternative praticable de jour. On vise le bord d’un toit, un fil électrique ou toute ligne droite et contrastée, située à au moins cent mètres. On observe d’abord avec les deux yeux, puis alternativement avec chaque œil en fermant l’autre. Tout saut de l’image au moment du changement d’œil signale un défaut d’alignement entre les deux tubes.
Un test de mise au point à l’infini complète utilement ces vérifications et permet d’évaluer la qualité globale de l’image. On vise un objet distant — une façade riche en détails, par exemple. Un voile diffus, une perte de piqué ou un halo autour des zones de fort contraste signalent soit un problème de traitement, soit la présence de champignons internes. On fait ensuite varier lentement la mise au point de part et d’autre du point de netteté optimale. Un décalage entre les deux yeux, après correction dioptrique correcte, indique un défaut d’alignement interne ou un décentrement de lentille.
Avant même ces tests optiques, un examen visuel méthodique s’impose. Cette inspection en lumière transmise révèle les poussières internes, les filaments fongiques, les taches de décollement et les rayures profondes. On répète l’opération en regardant cette fois à travers l’oculaire vers la lumière, afin de vérifier l’état des traitements sur les surfaces internes.
La mécanique mérite également une attention méthodique. La molette de mise au point doit tourner sans à-coup, sans bruit de frottement, et avec une résistance constante. Une course de mise au point fluide, sans jeu perceptible au changement de sens de rotation, est le signe d’une mécanique en bon état. La bague de correction dioptrique doit rester en position une fois réglée.
Ce que le numéro de série permet de savoir
Le numéro de série gravé sur le corps de l’instrument n’est pas qu’un identifiant.
Chez Swarovski Optik, le numéro de série permet au service après-vente de retrouver l’année de fabrication. Savoir si l’on a affaire à une EL de première génération, à une EL Swarovision ou à une EL Range change considérablement l’évaluation de l’instrument.
Chez Zeiss, la logique est comparable. Pour des modèles sortis de production depuis plus de quinze ans, certains composants optiques ne sont plus fabriqués.
Il est judicieux de contacter le service après-vente du fabricant avec le numéro de série pour poser trois questions : l’instrument a-t-il fait l’objet de réparations antérieures, des pièces sont-elles encore disponibles pour cette référence, et quel serait le coût approximatif d’une révision complète ? Cette vérification permet aussi, accessoirement, de s’assurer que l’instrument n’a pas été déclaré volé.
Ce qui est réparable, ce qui ne l’est plus
La frontière entre défauts corrigeables et défauts rédhibitoires dépend à la fois de la nature du problème et de la disponibilité des pièces. Mieux vaut la situer avant de négocier un prix.
Cependant, une décollimation consécutive à un choc violent peut s’accompagner d’un décentrement de lentille ou d’un éclat sur un prisme. Le coût reste alors à évaluer au cas par cas.
Le jeu mécanique se répare le plus souvent par le remplacement de joints, le regraissage de mécanismes ou le changement d’un ressort de friction.
Les trois grands fabricants — Swarovski Optik, Zeiss et Leica — disposent chacun de structures de service après-vente en Europe.
Les champignons internes appellent une évaluation au cas par cas. Si les filaments ont attaqué un traitement sur une surface interne profonde — entre des lentilles collées, par exemple —, la réparation suppose le remplacement du groupe optique concerné.
Un éclat ou une rayure profonde sur un prisme est généralement rédhibitoire.
Raisonner le prix en fonction de l’état
L’évaluation de l’état optique et mécanique doit précéder toute discussion sur le prix. Une paire de jumelles haut de gamme affichée à la moitié de son prix neuf mais nécessitant une recollimation et une révision mécanique reste une acquisition raisonnable si le coût de la remise en état, ajouté au prix d’achat, demeure nettement inférieur au prix du neuf. En revanche, un instrument présentant des champignons internes avancés ou un décollement de traitement sur plusieurs surfaces n’est pas une affaire, quel que soit son prix.
Une décote de trente à quarante pour cent par rapport au prix neuf est justifiée pour un instrument en bon état général, sans défaut optique, avec une mécanique saine et un historique de service vérifiable. Un défaut réparable — décollimation légère, jeu de molette — justifie une décote supplémentaire correspondant au coût estimé de la réparation, majoré d’une marge d’incertitude.
Examiner l’instrument en personne reste la précaution la plus fiable. Si l’achat se fait à distance, exiger des photographies des lentilles en lumière rasante et en lumière transmise, ainsi que le numéro de série, permet au moins d’écarter les cas les plus problématiques. Certains vendeurs acceptent une période d’essai ou une clause de retour.
La tentation d’acquérir rapidement un instrument pour la saison en cours est compréhensible. Quelques jours de vérification supplémentaires pèsent toutefois peu face à la perspective d’un instrument dont on connaît l’état réel et dont on sait qu’il pourra, si nécessaire, être remis en état par son fabricant.
Sources
Spécifications et références utilisées pour cet article.
- Arcturusfr.wikipedia.org